XVI. Voici le récit de la vie du très honorable Gérard de Thoune, savant, philosophe et homme d’une grande sagesse.
Dès son plus jeune âge, son père, riche commerçant bernois, fit venir un précepteur ; Gérard reçu une éducation exemplaire et fut initié aux plus grands mystères de la nature. Un jour, il parvint à retrouver son chien fugueur en lisant les traces et les indices laissés par ce dernier dans la campagne. Lorsqu’il ne fut plus tout à fait un enfant, son père l’envoya à Paris, où il fréquenta les cours des plus grands maîtres, étudiant pendant de longues années les œuvres d’Aristote et des plus illustres philosophes du passé.
Mais un matin, alors qu’il marchait dans la rue tout en réfléchissant à de doctes questions, un cheval au galop le renversa et sa tête heurta le sol avec violence. Après cela, il ne parla plus pendant des semaines ; on le fit soigner et, comme il se portait mieux, on le ramena dans sa demeure familiale. Au bout d’un certain temps, il recouvra la parole, mais rien ne fut pareil.
Il devint capable de déterminer l’emplacement d’un feu sans en voir la fumée ; mais il arrivait parfois qu’il n’y avait pas de feu au lieu indiqué par Gérard. Il écrivit de mémoire (disait-il) le deuxième livre perdu de la Poétique d’Aristote et rédigea, en une nuit, l’oeuvre perdue d’un grand sage arabe que personne ne connaissait. Il postula ensuite, contre l’avis du Philosophe, qu’il n’avait jamais eu aucun état âme : les sons vocaux qu’il exprimait ne pouvait donc pas renvoyer à des états d’âmes (qu’il n’avait pas eus). Les mots qu’il avait formé toute sa vie durant ne renvoyait donc pas au monde par l’intermédiaire des états d’âmes. Il avait sans doute parlé pour ne rien dire. Mais peut-être était-ce le cas pour tous les hommes : si on leur disait « rose », ils répondaient « fleur », puis « rouge », puis « épine » et ainsi de suite ; peut-être qu’un singe, si habile à imiter les expressions humaines, s’il pouvait parler, serait capable de discourir comme un homme au sujet des roses. Il fut étonné d’avoir pu penser, alors qu’il était encore à Paris (ou était-ce à Oxford ?) que la proposition tout homme est capable de rire fût vraie parce que les termes mentaux de cette proposition tenaient la place des choses elles-mêmes : il ne comprenait plus comment la science de ces propositions était la science du réel. Son inquiétude augmenta de jour en jour.
Mais un jour que son chien se perdit une fois de plus, Gérard n’était plus capable de le retrouver: à partir des traces sur le sol et de brindilles brisées, il pouvait imaginer une infinité d’histoires possibles, toutes vraisemblables, et il ne parvenait plus à choisir parmi l’infinité de lieux où son chien aurait pu se trouver.
Un soir, Gérard de Thoune, quitta sa demeure pour s’enfoncer dans la forêt avoisinante, d’où il ne ressortit jamais. D’aucuns affirmèrent l’avoir vu, vivant dans les arbres ; d’autres pensaient qu’il s’était sans doute perdu dans les bois, tout comme il s’était perdu déjà dans une forêt de signes.

Francisco Harense, Cuadernos, vol. II, fragmento XVI, Madrid, 1874, 580-581.